Les Mexicains boudent l’eau et s’hydratent au Coca-Cola



Le Mexique compte parmi les plus gros consommateurs de boissons sucrées au monde. Dans la région du Chiapas, il est plus facile de trouver du Coca-Cola que de l’eau. La multinationale y a implanté son usine et une communauté indigène va jusqu’à introduire ce soda dans ses cérémonies religieuses.


REPORTAGE


Refresco, refresco”. Sur les panneaux de restaurants, dans la bouche des vendeurs ambulants, ces mots reviennent comme un refrain. Le Mexique est le champion du soda. Dans le berceau de la civilisation du maïs, il se vend comme du petit pain. A volonté, matin, midi et soir. Si bien que le Mexique compte désormais parmi les plus gros consommateurs de boissons sucrées au monde. Coca-Cola en tête de gondole !


Le Coca-Cola s'affiche et se vend partout au Mexique. Ici, une pharmacie aux couleurs de la marque.

Cela n’est pas sans conséquence sur la santé des habitants : 70 % de la population est en surpoids et le taux de mortalité lié au diabète atteint les 14 % dans le pays (selon l'Organisation mondiale de la santé - 2016). En comparaison, plus de deux fois plus de Mexicains que de Français sont obèses (32%).


Le taux de mortalité lié au diabète était de 14 % au Mexique en 2016.

Depuis des dizaines d’années, le pays est sous l’emprise de Coca-Cola. “Ici, nous avons différentes tailles de bouteilles et elles vont jusqu’à trois litres”, raconte Lilian Ramos, une professeure des écoles installée à Tuxtla Gutiérrez. Dans cette capitale de l’Etat du Chiapas, elle vit avec ses parents dans un quartier tranquille de la cité.


“Lorsque j’étais à l’école, je pouvais avoir trois empanadas, un Coca-Cola et un fruit pour 10 pesos (soit 50 centimes)”, raconte Lilian Ramos, une mexicaine.

Selon elle, "le Coca-cola se boit comme de l’eau au Mexique.” Elle même a longtemps été sous l’emprise de cette boisson sucrée et se dit encore addict. “Je me souviens qu’étant petite, ma mère me donnait une pièce le dimanche pour aller acheter une bouteille de 3 litres. J’en buvais au moins un litre tous les jours en semaine. Si je n’avais pas bu mon Coca-Cola à 14 heures, ce n’était pas normal !”, raconte-t-elle. Elle tente désormais de réduire sa consommation, consciente des risques pour la santé. Mais elle ne peut pour autant faire une croix dessus. “Même si les prix augmentent, je continuerai à en acheter, comme tous mes amis”, poursuit-elle.



"Maman boit du Coca-Cola, papa boit du Coca-Cola et mamie aussi”

Dans l’école où elle travaille, la sensibilisation auprès des enfants sur la consommation de boissons sucrées montre ses limites. “Quand ils rentrent à la maison, maman boit du Coca-Cola, papa boit du Coca-Cola et mamie aussi”, raconte-t-elle. Les professeurs, eux-mêmes, ne se cachent pas pour consommer du soda à l’heure du repas car ils le considèrent comme la boisson rafraîchissante par excellence.



Et puis, "il est très facile d’en trouver à chaque coin de rue", poursuit-elle, interrompue par un homme qui l’interpelle devant son portail.

C’est le livreur d’eau. Lilian Ramos jette un coup d’oeil sous l’évier et constate qu’il reste encore deux bidons d’eau de 20 litres. Elle fait signe au livreur de continuer sa route. "Il vient ainsi livrer de l’eau potable deux fois par semaine, dans tout le quartier", ajoute-t-elle.

A San Cristobal de las Cassas, il est plus facile de trouver du Coca-Cola que de l'eau.

Livraison d'eau, à San Cristobal de las Casas.

A soixantaine kilomètres de là, dans les hauts plateaux du Chiapas, le système de livraison d’eau diffère un peu à San Cristobal de las Casas. Un fourgon entonne une musique en continue dans les rues et les habitants sortent au moment où le véhicule passe devant leur domicile pour remettre leur bidon de 20 litres vide contre un nouveau. Dans un reportage publié par le New-York Times en juillet 2018, le quotidien explique que « certains quartiers n’ont toujours pas l’eau courante dans cette ville et doivent acheter de l’eau en bidon en supplément ».


En conséquence, dans cette région parmi les plus pauvres du pays, beaucoup d’habitants se tournent vers la solution de "facilité" et s’hydratent avec du Coca-Cola. Il est plus facile d’en trouver et il se vend légèrement plus cher que l’eau (infographie).



Le Chiapas arrive alors en haut du podium des consommateurs de boissons sucrées avec une moyenne de deux litres par jour. "Le taux de mortalité par diabète a augmenté de 30 % entre 2013 et 2016 au Chiapas", indique le New York Times. Et la consommation toujours plus importante laisse entrevoir un sombre avenir en matière de santé publique. Le quotidien cite d’ailleurs le Docteur Vincente Vaquerios, de la clinique de San Juan Chamula. Selon lui, “le diabète affecte les adultes mais les enfants suivront bientôt. Cela nous dépassera”.



Contacté, il n’a pas donné suite à nos sollicitations. Son analyse éclaire toutefois une pratique marquante dans la région. En effet, à moins de 20 minutes de San Cristobal de las Casas, le Coca-Cola a été introduit dans les cérémonies religieuses et les rituels d’exorcisme par une communauté indigène (indiens d’origine Maya).

Le Coca-Cola introduit dans les cérémonies religieuses

A San Juan Chamula, les Totzils emploient désormais le Coca-Cola comme boisson sacrée, au même titre que le Pox, un alcool distillé de maïs et de sucre de canne qui « les connectent avec les Dieux », raconte Emilie, guide à San Cristobal de las Casas.


Il est strictement interdit de prendre des photos dans l'enceinte de cette église, à San Juan Chamula.

Le passage dans l’église de San Juan Chamula est significatif. Les familles viennent prier à même le sol, sur un tapis d’épines de pin. Elles allument des bougies, entament les prières, boivent des quantités de pox et de boissons gazeuses. Adultes, comme enfants. Ces boissons gazeuses, parce qu’elles font roter, permettraient d’extraire les mauvais esprits.

Une famille assise en rond s’y emploie, ce jour-là, autour d’une chamane. Celle-ci va plus loin et, pour désenvoûter un enfant malade, elle le bénit avec une poule avant de tuer l’animal, lui tordant le cou contre sa jambe.

"Jusqu'à 6 litres d'eau gazéifiée pour produire un litre de Coca-Cola"

Ces populations autochtones ont donc non seulement introduit le Coca-Cola dans les rites religieux mais elles ont aussi réduit leur consommation d’eau face à la pénurie grandissante. Elles étanchent leur soif par des boissons gazeuses et les panneaux aux couleurs de l’enseigne, partout dans les villes, en témoignent. En effet, la multinationale a implanté une de ses plus grosses usines de production (Femsa Coca-Cola) sur le territoire.


La réserve d'un magasin, à San Juan Chamula.

Par un contrat passé avec le gouvernement fédéral, elle dispose d’une autorisation d’extraction de plus 1 150 000 m³ d’eau par jour. "Il faut jusqu’à 6 litres d’eau gazéifiée pour produire un litre de Coca-Cola", relevait la réalisatrice Julie Delettre dans son documentaire "Mexique, sous l’emprise du Coca" diffusé en octobre 2016.


"L’entreprise puise donc l’eau du territoire et cela entraîne par moment des pénuries. Ainsi, il y a quelques semaines, je n’avais plus d’eau au robinet", raconte Emilie, guide à San Cristobal de las Casas.


San Cristobal de las Casas.

Des populations manifestent régulièrement contre la surexploitation par Coca-Cola des ressources de la région, comme ce fut le cas le 10 avril 2017 avec un slogan "Coca-Cola nos mata" (nous tue). Pour autant, la présence centrale du soda dans le quotidien des Mexicains – et le pouvoir de cette société parmi les plus puissantes du pays – laisse penser que le Coca-Cola continuera d’être plus plébiscité que l’eau potable dans les années à venir.


Mathilde Leclerc et Alain Brunelière, le 11 avril 2019.


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