L’ONG Nantaise amène l’eau potable dans les bidonvilles ignorés des opérateurs traditionnels


L’urbanisation croissante aux Philippines fait grimper la population des bidonvilles. Pour autant, les opérateurs privés et publics ne relient pas toujours ces quartiers à l’eau potable. A Mandaue, sur l’île de Cebu, l’ONG Nantaise Eau et Vie dépasse les craintes sociales et techniques des opérateurs en développant son propre système. 1500 familles ont ainsi l’eau potable à la maison.



REPORTAGE

Chaque jour, c'est le même rituel. Dans les bidonvilles de Mantuyong et Guizo, Judith frappe de porte en porte et récolte le montant dû par les familles pour leur consommation d’eau potable. Elle doit visiter 389 maisons.


Judith récolte l'argent directement chez les habitants.

"Vous avez utilisé 47 litres d’eau en cinq jours, ce qui fait 61 pesos (1,03 €)", indique-t-elle à une cliente. La maison de cette mère de famille est reliée au réseau de l’entreprise sociale Tubig Pag-Asa. C’est l’ONG Eau et Vie, créée en 2008 aux Philippines et aujourd’hui présente au Bangladesh et en Côte-d’Ivoire, qui l’a mise sur pied. Avec un objectif bien précis : amener l’eau courante dans les quartiers où « les distributeurs d’eau classiques ne peuvent ou ne veulent pas aller », résume Chloé Frotin, chargée de développement pour Eau et Vie à Mandaue.


Chloé Frotin.

Dans cinq quartiers précaires de la ville (Tipolo, Malibu, Paknaan, Mantuyong et Guizo), « 1500 familles ont aujourd’hui l’eau potable à la maison grâce à Tubig Pag-Asa».

Des bidonvilles souvent réputés mauvais payeurs

Leur approche est pour le moins atypique. Dans cette ville de 360 000 habitants, accolée à l’imposante agglomération de Cebu, l’opérateur Tubig Pag-Asa achète l’eau au concessionnaire gouvernemental Metropolitan Cebu Water District (MCWD). Ce dernier a le quasi-monopole et rechigne, analyse Chloé Frotin, à investir « dans des bidonvilles souvent réputés mauvais payeurs. Et où la construction des réseaux est techniquement plus compliquée. » L’entreprise sociale construit alors son réseau d’eau dans les bidonvilles boudés par l’opérateur, comme elle le fait dans d’autres villes aux Philippines, dont Manille, la capitale.


L'ONG a créé son propre réseau d'eau dans le bidonville de Guizo.

A Mandaue, Tubig Pag-Asa pose des compteurs individuels aux familles qui en font la demande. Et qui souhaitent en finir avec un coût de l’eau exorbitant d’une qualité moindre. Ici, comme dans de nombreux bidonvilles d’Asie du Sud-Est, les habitants étaient contraints de se fournir au marché au noir. Des "mafieux" s’appropriaient des vannes collectives et fixaient des prix. A la louche. Ce qui avait pour effet pervers de mettre en difficulté des familles aux très maigres revenus, mais bien obliger de payer pour l'accès à cette ressource essentielle.

Aujourd’hui, l’entreprise Tubig Pag-Asa essaie « de détourner l’utilisation des pompes communes qui apportent une eau chère, de mauvaise qualité et peu disponible », poursuit Chloé Frotin. Selon elle, dans les quartiers investis, « le prix payé par les familles est trois fois moins élevé qu’avant. Les 20 litres coûtent aujourd’hui 1 peso, contre 3 auparavant. »


L'eau arrive au domicile des familles.

Selon des habitants, reliés au petit opérateur, le temps gagné à ne plus attendre le réveil des vannes collectives est précieux. Ils ont toutefois une « dette » sur le dos : celle du raccordement de leur maison au compteur. Ainsi quand Judith récupère les 61 pesos chez l’habitante de Guizo, 50 pesos s’ajoutent à la note. « C’est pour le remboursement quotidien du micro-crédit », explique-t-elle. En effet, les frais d’installation de 5 000 pesos (environ 85 €) peuvent s’étaler sur 64 semaines. Ils sont collectés en même temps que la consommation du jour.


99 % de recouvrement des factures

Parce qu’il « n’est pas simple d’entrer dans les bidonvilles », Eau et Vie adopte une approche « inclusive et veut intégrer ces travailleurs pauvres, souvent marginalisés, dans la ville ». Elle combine l’action de l’entreprise sociale à celle de l’ONG Water and Life afin d’impliquer les habitants dans la gestion de l’eau. Ce sont eux qui, comme Judith, collectent l’argent. Eux qui entretiennent les réseaux. Eux qui sont formés à la gestion des incendies pour ne plus voir les canaux réduits à néant lors des fréquents incendies dans les bidonvilles. Et ce travail communautaire semble porter ses fruits. « Aujourd’hui, nous avons 99 % de recouvrement de nos factures. Les familles sont en mesure de payer car elles ont une visibilité au jour le jour », avance Chloé Frotin. La règle est stricte si les impayés s’entassent. « Nous coupons le compteur à un certain niveau. C’est notre moyen de pression… et notre moyen, aussi, de responsabiliser », poursuit-elle.


La gestion des déchets ou encore la lutte contre les incendies font partie des problématiques à prendre en compte dans le bidonville. Elles sont liées à la gestion de l'eau à long terme.

Des habitants comme les autres

A terme, Eau et Vie envisage de se retirer et ainsi, la gestion de ces zones précaires reviendrait à MCWD. Les habitants seraient alors considérés comme les autres. Mais la première crainte des opérateurs, les impayés, doit être levée. Et cela ne peut se faire du jour au lendemain.

Les habitudes de paiement à la journée prennent du temps à évoluer vers des paiements mensuels comme le demande les opérateurs. Dans le quartier de Tipolo, le premier raccordé en 2012, certaines familles paient aujourd’hui à la semaine. L’échéance s’allonge petit à petit. « Comme nous avons des relevés de compteur au jour le jour, les personnes connaissent leur consommation moyenne. Elles savent à peu près combien elles doivent donner et peuvent progressivement mettre de côté », explique Chloé Frotin. Elle reconnaît que l’ONG nantaise reste dans l’expectative quant à cette stratégie de sortie. Mais le développement de projets depuis septembre dernier dans la ville de Cebu montre qu’il y a encore du pain sur la planche pour offrir un accès à l’eau potable à tous les Philippins d’ici 2030, comme l’ambitionne l'Organisation des Nations Unies.


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