Mis à jour : 28 mai 2019

Ils ressemblent à des filets de volley-ball. Les « attrape-brouillard », installés par l’ingénieur Abel Cruz au Pérou, dominent les hauteurs de Lima. Ils captent des milliers de m³ d’eau par jour et abreuvent des populations dépourvues d’accès. Cette innovation est de plus en plus regardée à l’étranger.


Reportage


A Lima plus qu’ailleurs, les habitants ont toujours la tête dans les nuages. Pas étonnant que la capitale du Pérou soit surnommée « Lima la grise ». Le soleil perce peu. Ce jeudi 23 mai, encore, le ciel est recouvert d’un épais brouillard. Il fait sa loi et humidifie sérieusement l’atmosphère.



« Regardez ces immeubles… c’est ça Lima ! », montre Abel Cruz, en pointant du doigt ces tours au toit invisible, caché par le brouillard. Cet ingénieur péruvien de 57 ans aime cette météo. Il en connaît parfaitement les rudiments. A tel point qu’il utilise le brouillard pour apporter l’eau dans les territoires touchés par la sécheresse et dépourvus d’alimentation en eau.


Abel Cruz a en effet développé les attrape-brouillard dans son pays. Une invention source d’espoir dans une ville où «1,5 million de personnes n’a pas d’accès à l’eau. »



Le principe est simple. Sur d’immenses mailles fines en nylon, qui ressemblent à des filets de volley-ball, les micro-gouttelettes du brouillard se fixent et ruissellent dans une gouttière. L’eau coule jusqu’à un réservoir. Elle est alors stockée et utilisée par les habitants pour cultiver, arroser, laver.


La maille capte les gouttes. Elles tombent dans un tube. Le schéma de l'ONG montre comment la maille est tenue par deux mâts qui peuvent être en bambou.

Cette idée ingénieuse, déployée dans différents pays, s’adapte parfaitement au micro-climat de Lima. Mais pas seulement. Abel Cruz multiplie les installations avec son ONG Movimiento Peruanos sin Agua, qui compte sept volontaires. « Il y a aujourd’hui 1712 attrape-brouillard dans le pays, dont 300 à Lima », raconte-t-il, en prenant la route vers l’un des lieux où les premiers pièges à nuages ont été installés.


« C’était un désert ici. Rien ne poussait »

Le brouillard léger se densifie à mesure que la voiture s’enfonce sur les collines de la périphérie urbaine. Un peu plus en altitude, vers 800 mètres au dessus du niveau de la mer, l’atmosphère du quartier de Villa Maria est particulière. Tout est sombre. Il y a jusqu’à 18 litres d’eau par m³ d’air dans cet épais brouillard.


Le brouillard est dense dans le quartier de Villa Maria.

« Dans ce quartier, les familles doivent payer des citernes pour se faire livrer de l’eau. Cela coûte entre 80 € pour 1 500 litres. C’est trop cher », estime Abel Cruz.

5 000 familles vivent ici. Parmi elles, Maura, 56 ans. En quinze ans sa situation a changé du tout au tout. « Avant d’installer une dizaine d’attrape-brouillard, c’était un désert ici. Rien ne poussait », raconte cette mère de deux enfants.



Pour avoir de l’eau par le biais d’une citerne, il lui fallait débourser deux fois par mois la somme de 53 € pour 1000 litres. L’installation des mailles récupératrices d’eau a été une vraie source de développement économique. Aloe vera, lucuma (fruits qui poussent dans la région des Andes), figues, légumes, élevage de canards, l’endroit est devenu une ferme maraîchère et d’élevage.


« Je récupère 200 à 400 litres d’eau par jour, sachant que j'en consomme environ 300 pour moi, les plantes, les animaux. », montre-t-elle. Le reste de l’eau est stocké dans une piscine. « Les enfants du quartier viennent même s’y baigner ! », sourit Annie.



Avec ces terres désormais fertiles, Annie a ouvert un modeste restaurant. Des agences touristiques font venir les voyageurs quelques fois par semaine. «J’arrive à me tirer un petit salaire », explique-t-elle. Elle reverse toutefois un sixième de l’argent de la vente des produits aux 170 associés, ceux qui ont investi dans les pièges à nuages et dans les terres. « Cela me permet de vivre et de payer les frais médicaux pour les traitements contre mon cancer de l’estomac. Je ne sais pas si j’aurais pu débourser cet argent autrement... », confie la productrice. Ce développement économique booste les installations et devient un argument de poids auprès des habitants qu’Abel Cruz rencontre. Ce n'est pas seulement un accès à l’eau qu'apporte l'ingénieur mais « un changement de vie. »


Une technologie utilisée autrefois

Abel, ce gamin qui a grandi dans un village de la région de Cusco, avait déjà imaginé des solutions pour capter l’eau dès ses cinq ans. En pleine campagne, lui et ses trois frères avaient des missions imparties pour faire vivre le foyer. Abel Cruz se chargeait de ramener l’eau. Une tâche rude. Il a alors eu l’idée de « créer des collecteurs d’eau avec des feuilles de bananes » en les faisant arriver sur le le seuil e la maison familiale. Il pouvait ainsi se « reposer les jours de pluie. Cette technologie incroyable utilisée par les Incas » est ensuite restée dans un coin de sa tête. Puis, en arrivant à l’âge adulte dans la ville de Lima, il s’est penché de nouveau sur la question du stockage de l’eau. Il devait bien y avoir un moyen de capter le brouillard. « C’est alors que j’ai découvert un système développé il y a cinquante ans à Tenerife (Canaries) », se souvient-il. Les attrape-brouillard ! Il a adapté la technologie et l’a lancée au Pérou, dans les années 2000.


« Je ne vois même pas mes mains quand je les tends »

Dans un autre quartier périphérique de Lima, proche du deuxième plus grand cimetière du monde, cela fait un an que des pièges à nuages ont été installés. Ils commencent à faire leurs preuves. La route qui mène à ces terres arides est chaotique. Déformée par les trous, jonchée de déchets, elle est aussi un territoire de jeu pour les chiens abandonnés. C’est là où vit Mario Campos Reyes, ancien président de l’association Agramia (associacion agro pecuaria ampliacion minas de agua).


Mario Campos Reyes.

Grâce à des donations étrangères, l’association de 250 associés dispose désormais d’une vingtaine d’immenses attrape-brouillard de 5 mètres sur 6. Il faut marcher sur les hauteurs du domaine pour s’y rendre. Les cheveux de Mario se remplissent de gouttelettes, tant l’air est chargé en eau. « A certains moment de l’année, il y a tant de brouillard que je ne vois même pas mes mains quand je les tends », sourit-il.



Ce climat est idéal pour rendre efficients les filets. Il suffit d’ailleurs de tendre l’oreille au bout de la gouttière pour entendre l’eau couler en continu dans le réservoir.


« Nous récupérons 2500 litres par attrape-brouillard et nous partageons cette eau entre une dizaine de familles », explique Mario.


Jorge Poma, ingénieur au sein de l'ONG.

Chez Mario, l’eau sert pour les importants élevages de porcs, dans la partie basse, et pour les plantes en partie haute de la production. « Mais à l’avenir, nous espérons utiliser l’eau pour la consommation humaine », poursuit-il. Une prochaine étape pour l’ONG qui étudie actuellement un système pour purifier l’eau et la rendre potable.

150 à 2000 dollars par attrape-brouillard

Le besoin est réel, au Pérou et à l’étranger. C’est pourquoi l’invention d’Abel Cruz se fait remarquer de parts et d’autres. L’homme est sollicité et ne quitte jamais son téléphone, profitant de chaque main tendue pour parler de cette eau captée dans les nuages. « Il faut des fonds pour accélérer les installations. Selon les attrape-brouillard, cela coûte 150 à 2000 dollars. Petit à petit, des pays nous apportent leur soutien. J’étais l’an dernier à Milan, Paris, Rome ou encore Barcelone pour en parler. Il y a une prise de conscience », témoigne-t-il.


A Lima, 1,5 million de personnes n'a pas accès à l'eau selon l'ONG.

A l’échelle mondiale, la crise hydraulique devrait s’intensifier et plus de 6 milliards de personnes pourraient manquer d’eau en 2050. Incontestablement, l’air est pour Abel Cruz, une véritable solution. Mais l’échelle de développement reste trop énigmatique quand on sait que le Pérou « pourrait connaître de forts manques d’eau d’ici 2030. » Les 100 attrape-brouillard installés ces prochains jours dans la province de Cañete au Pérou ne semblent être qu’une goutte d’eau face aux besoins.


Mathilde Leclerc et Alain Brunelière

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