La corvée de l’eau, jour après jour, est une tâche sans fin. Elle a longtemps puisé toute l’énergie des habitantes de Montigunung, ce village aride de Bali. Ces femmes et leurs enfants ont alors emprunté une autre route, en parallèle : celle de la mendicité. Sur place, des associations œuvrent pour briser le cercle de la pauvreté. Et l’accès à l’eau en est le fondement.


REPORTAGE


Aux intersections ou sur les trottoirs, les habitants d’Ubud, sur l’île de Bali, ne prêtent plus guère attention aux mendiantes. Ils passent à côté de ces femmes et de leurs enfants, venus de contrées éloignées pour sillonner les rues de la ville touristique, en quête d’un maigre butin. Sur leurs terres arides, dans le village de Montigunung, seul pousse le désespoir.


Une habitante de Montigunung, dans les montagnes. Crédit : Future for children

“Pendant huit mois de l’année, il ne pleut pas dans la région. Les habitants n’ont pas de travail et donc pas de revenus. Aussi, cette région est la seule de Bali à être dépourvue de ressources d’eau naturelles. Sans eau ni argent, non reconnues par le gouvernement, ces femmes n’ont donc trouvé qu’une option pour avoir un peu d’argent : mendier, mendier, mendier”, explique Daniel Elber, un suisse installé à Bali.



L’histoire se raconte au présent, mais elle appartient petit à petit au passé. Car son association, Future for Children, œuvre avec l’association indonésienne Dian Desa à l’émancipation de ces femmes. Et elle passe avant tout par l’accès à l’eau.


Cinq heures de marche par jour pour trouver de l'eau

Ce constat, le suisse l’a fait au début des années 2000. Interpellé par la situation des mendiantes, il s’est aperçu que ces habitantes de Montigunung marchaient cinq heures, chaque jour, pour trouver de l’eau. Elles revenaient au village avec seulement 8 à 10 litres.

Cette corvée de l’eau puisait donc leur énergie et leur temps. Une tâche sans fin. “C’était vraiment le principal problème de la pauvreté du village. Car les femmes n’avaient pas le temps de travailler, d’éduquer les enfants, d’accéder aux soins. Il fallait d’abord résoudre le problème de l’eau”, raconte Daniel Elber.

25 litres d'eau par jour et par personne

En 2003, il change alors de vie et s’installe à Bali. Des spécialistes en ethnologie et en géologie viennent sur place. Ils recommandent, entre autres, de fournir 25 litres d’eau par jour et par personne pour l’année. “Ce n’est pas suffisant pour arroser le jardin, mais c’est assez pour ne plus organiser une collecte de l’eau pour les femmes », poursuit-il. L’association indonésienne fait l’intermédiaire. Les familles sont consultées, accompagnées. « Nous leur avons d’abord montré comment réparer leurs propres réservoirs de collecte d’eau de pluie, ” détaille-t-il.


Les réservoirs des familles n'étaient pas en bon état.

Puis dans les hameaux, des systèmes de récupération d’eau de pluie sont installés avec les habitants. Ils se composent d’un toit pour collecter l’eau et de cuves semi-enterrées, assez grandes pour contenir le volume d’eau annuel nécessaire aux habitants.





Aujourd’hui, douze ans après la sortie de terre du premier projet, 28 des 36 hameaux ont leur toit. Ce qui permet de récolter « 41 millions de litres d’eau par an ».

Konvyon, un habitant, se fait le plaisir de montrer l’état de la réserve d’eau collective de son hameau, Bukit Catu. “La contenance est de 250 m3 et une centaine de familles l’utilise”, explique-t-il.


Konvyon, un habitant de Montigunung.

Dans cette partie basse de Montigunung, des habitants sont connectés en parallèle au réseau installé plus récemment par le gouvernement. L’eau est pompée depuis un forage assez profond pour atteindre le niveau de la mer. Mais ce système reste circonscrit au bas du village, accessible par les routes, et requiert de l’argent. Konvyon a payé “mais cela coûte 15 000 roupies le m3 (soit 1 euro). Toutes les familles ne peuvent pas être reliées. Elles utilisent seulement le réservoir communal… il est d’ailleurs vide environ trois mois avant la saison des pluies."


Rendre les habitants acteurs dans la gestion de l'eau

Si chaque hameau semble avoir trouver sa propre organisation, les débuts n’ont pas toujours été glorieux. Un coup, le village n’osait pas utiliser le réservoir. Il restait plein avant même la saison des pluies. Un coup, il était vide au bout de quelques mois. Un coup, “le chef du village pompait l’eau du réservoir communal pour alimenter son propre réservoir. Heureusement, les gens ont réagi et l’ont mis dehors ”, sourit Daniel Elber. S’il est conscient d’être passé par tous les cas de figure, il tient à ce que la la gestion de l’eau reste entre les mains des habitants.


Créer une dynamique locale

Et il le rappelle : l’accès à l’eau n’est pas une solution à tout à Montigunung. Il n’a pas empêché les femmes de continuer à mendier. Il n’a pas fait reculer la mortalité “de 9% sur ce territoire… soit plus qu’en Afrique noire”, poursuit Daniel Elber. Non, c’est en optimisant le temps autrefois consacré à la corvée de l’eau en un « temps productif » que Montigunung a pris le chemin de l’autonomisation.



Dian Desa et Future for children ont alors cherché à trouver une autre destinée pour ces terres non cultivées jusqu’ici. Elles ont planté 560 000 arbres (noix de cajou, teck, etc). « Et puis, en attendant que ces arbres aient une valeur économique… nous nous sommes dit : pourquoi ne pas employer les femmes en tant que guides pour proposer des treks dans les régions qu’elles traversaient ? », se rappelle Daniel Elber. A la fin des années 2000, le succès est immédiat. Trente-sept femmes deviennent guides. « Un prix d’éco-tourisme, décroché en 2011 » booste le trek qui offre une vue splendide sur le lac Batur, autrefois lieu d’approvisionnement en eau.



Mais pour atteindre l’objectif “d’un travail par famille, à hauteur de 100 dollars par mois, ” le chemin est encore long. Les deux associations donnent alors aux toits de récupération d’eau de pluie, une double fonction. Ils sont des lieux de rassemblements, des lieux de production. L’entreprise sociale Montigunung community social enterprise (MCSE) voit le jour et permet l’embauche de salariées.


Sur l'île de Bali, les femmes travaillent à la confection de petites pochettes.

Sous les toits, comme ici à Bukit Catu, Nyoman Burga confectionne des pochettes depuis sept ans. De 7 à 15 heures, le bruit des machines à coudre ne cesse jamais, même le dimanche.



Sacs, hamacs, thés, sucres, noix de cajou, matériaux de construction...

Dans neuf hameaux, plus de 230 personnes produisent tantôt des sacs, tantôt des hamacs exportés au Costa Rica ou encore aux Maldives, tantôt des noix de cajou et d’autres produits alimentaires. « Toute la production des noix de cajou est faite sur place, de la récolte à transformation en passant par la vente. L’absence de machines permet d’utiliser le plus de mains possibles », poursuit Daniel Elber.


Les noix de cajou sont récoltées et transformées à Montigunung. Crédit : Future for children.

Dans l'entreprise sociale non loin de là, les rosellas introduites dans le paysage balinais par les associations se déclinent en thé, en sucre, etc. Sukerti Elvi, divorcée et âgée d’une cinquantaine d’années, en fait pousser dans sa ferme familiale située dans le hameau Asah.


Sukerti Elvi

« Les rosellas fleurissent entre deux saisons de maïs. Je les revends ensuite à l’entreprise sociale pour 3000 roupies/kg », raconte cette femme, rencontrée sous le toit communal. Selon Daniel Elber, « 60 tonnes de fleurs » ont déjà été vendues.


Les taux de mortalité infantile et de natalité reculent

Les pièces du puzzle – eau, emploi – s’imbriquent petit à petit et rendent le tableau moins noir. Car l’éducation des enfants et l’amélioration de leur santé – visées premières de l’association Future for Children - se ressentent à mesure que les familles sortent de l’extrême pauvreté.


Emploi et accès à l'eau vont de pair. Crédit : Future for children

Ainsi, depuis 2003, le taux de mortalité infantile diminue. De même que le taux de naissance. « De environ huit enfants par famille, nous sommes à trois ou quatre. Les femmes comprennent aussi que prendre soin de leurs enfants, les envoyer à l’école, est un bien tant pour eux que pour elles », poursuit Daniel Elber, expliquant l’intervention régulière d’une équipe médicale pour sensibiliser les femmes du village.

Aussi, des universités s’intéressent au cas de « Montigunung » et étudient des solutions viables. « Je crois que nous sommes sur la bonne voie pour éradiquer la pauvreté, nous voyons la lumière au bout du tunnel », sourit Daniel Elber. Il sait toutefois que le changement de regard des Indonésiens sur les habitants de Montigunung - «considérés comme paresseux, criminels, et tout ce qui peut être négatif »- pourrait prendre encore une dizaine d’années.


Mathilde Leclerc et Alain Brunelière


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