Depuis 2009, l’eau est reconnue comme un droit universel en Bolivie. Le président Evo Morales l’a fait inscrire dans la Constitution, trois ans après son arrivée. Pourtant, dans la ville de La Paz et sa banlieue El Alto, symboles de sa politique d’accès à l’eau, des inégalités persistent. Une équipe de chercheurs s’y penche pendant seize mois.



En 2000 à Cochabamba puis en 2005 à El Alto, la population est sortie dans les rues pour dire stop à une eau trop chère. A chaque fois, la hausse des prix décrétée par une entreprise privée fut l’étincelle. Le point de départ des « guerres de l’eau ». Pour marquer son engagement, en plus de nationaliser les services de l’eau potable, le président Evo Morales a alors fait reconnaître cet or bleu comme « bien commun » en 2009. Un droit inscrit dans la Constitution. L’homme politique espérait ainsi faire de la Bolivie un territoire exemplaire à l’échelle planétaire en matière de gestion de l’eau. Mais la crise de l’eau à La Paz, des années après, lui a mis une vraie épine dans le pied.

C’était en novembre 2016, en pleine période de sécheresse. Une crise a secoué la capitale économique, perchée entre 3200 et 4000 mètres d’altitude. Elle a marqué les esprits. « 93 quartiers de la zone sud se sont retrouvés privés d’eau pendant trois jours. Puis, nous avons eu des restrictions pendant deux mois. C’était vraiment long », se souvient Patricia Urquieta.


Patricia Urquieta.

Cet épisode est un point central dans l’étude « Inequalities related to Urban Water services » qu’elle mène avec sept autres chercheurs sur les inégalités d’accès à l’eau à La Paz et sa banlieue El Alto.

Sous l’égide de l’Agence française de développement (AFD), l’équipe de chercheurs de l’université Mayor de San Andrès examine pendant seize mois comment la localisation géographique, le revenu ou encore les tensions politiques jouent un rôle dans l’accès à l’eau potable. Si le projet court jusqu’en 2020, leurs enquêtes montrent que l’objectif d’une eau pour tous est très loin d’être atteint à La Paz/El Alto.




Non reliés au réseau public, les habitants s’auto-gèrent

«A La Paz/El Alto, la situation géographique est défavorable. 70 % des sols sont de mauvaise qualité », indique Patricia Urquieta. Dans ce contexte, les accès à l’eau diffèrent sur le territoire.

Une large partie des habitants souscrivent au réseau d’eau urbain géré par l’opérateur public Epsas. Mais des quartiers reconnus ne peuvent pas y accéder, pour maintes et maintes raisons. Depuis 1970, ils se tournent alors vers d’autres alternatives : les systèmes d’eau autogérés. C’est par exemple le cas du quartier de Cotahuma. Il est trop exposé aux glissements de terrain pour que le grand réseau soit construit.

« En 2007, il existait environ 50 systèmes d'alimentation en eau autogérés à La Paz (coopératives, comités de l'eau, etc.), explique Victor Hugo Perales, sociologue bolivien qui participe à l’étude. Aujourd’hui, ce nombre a diminué. L’opérateur public Epsas a progressivement absorbé les territoires alimentés par des systèmes autogérés. Ainsi en 2017, 30 systèmes auraient été desservis. »


Si Epsas comble son retard pour alimenter en eau plus de quartiers, les habitants des zones non desservies font appel à des entreprises privées pour avoir de l’eau en complément de la récupération d’eau de pluie. Des camions-citernes débarquent à deux reprises, chaque semaine, pour les livrer.


Les habitants utilisent le système de récupération d'eau de pluie, avec un filtre grossier, permettant d'épurer un minimum l'eau. ®Autor : Ximena Escobar, Université Mayor de San Andrès, AFD.



Ximena Escobar, chercheure, prend l’exemple d’El Alto qu’elle a sillonné pendant des mois. De nombreuses familles s’installent dans cette cité périphérique de La Paz pour avoir un toit à bas coût. « La croissance démographique est de 9 % à El Alto », indique-t-elle.



Sauf que l’opérateur public n’avance pas au rythme de l’expansion urbaine. Les quartiers poussent plus vite qu’ils ne sont déclarés. « Les gens choisissent l’endroit où ils veulent vivre. Ils construisent leur maison puis font ensuite une demande de reconnaissance urbaine à l’État. C’est la « logique bolivienne », inverse à celle appliquée en France, analyse Patricia Urquieta. Sauf que l’attente est longue. Très longue. « Il peut s’écouler huit à vingt ans avant qu’elles obtiennent une reconnaissance du quartier » et qu’elles bénéficient, alors, d’un système d’approvisionnement en eau par Epsas.


Ariel Ferrufino, Ximena Escobar et Patricia Urquieta.

Pendant ce temps, le coût de l’eau « alternative » est parfois très élevé. A Senor de Mayo 1, 121 843 personnes composent l’un des plus gros quartiers d’El Alto. Les familles arrivent jour après jour et s’installent dans des conditions très précaires. Elles achètent l’eau des camions-citernes, « une eau dont la qualité n’est pas garantie. Personne ne la contrôle », observe Ximena Escobar. Selon elle, « une famille de quatre personnes paie chaque mois 200 bolivianos pour l’eau. C’est énorme sur un salaire mensuel d’environ 1 800 bolivianos. »


« Les femmes se lavent en général toutes les deux semaines »

Ces familles n’ont pas pour autant un accès « illimité » à l’eau comme peuvent l’avoir celles reliées au réseau public et qui paient « moins de 100 bolivianos par mois pour une famille de classe moyenne, » glisse Patricia Urquieta.

Elles doivent alors faire attention. Sans cesse. « Dans ces conditions, elles ne peuvent pas se laver tous les jours, raconte Ximena Escobar. Les enfants et les maris, qui vont à l’école et au travail, passent en priorité. Les femmes, elles, se lavent en général une fois toutes les deux semaines ». Elle a rencontré une mère de famille tellement en peine pour payer son dû qu’elle préfère « fuir sa maison la journée puisqu’elle n’est pas en capacité d’offrir une coupe de thé ou un repas à des proches qui viendrait lui rendre visite. »


"L'Etat tient toujours la coupe"

Pour les chercheurs français et boliviens, il n’y a pas de doute : les inégalités reflètent une crise politique. Le modèle de gouvernance de l’eau aurait montré ses limites lors de la crise de 2016… et il continue d’être bancal. Ariel Ferrufino, spécialisé sur l’aspect politique des inégalités, l’explique. « Après la crise à La Paz, le gouvernement a repris la compétence de l’eau pendant trois mois, alors que normalement ce sont les municipalités qui la gère. Aujourd’hui, l’État tient toujours la coupe. Il a en effet prolongé son intervention de mois en mois, ce qui est inégal », analyse le chercheur. Municipalité et Etat ne parviennent à se coordonner au détriment des investissements. « L’eau est une arme de pouvoir à La Paz, plus que partout ailleurs en Bolivie », observe Patricia Urquieta.

Evo Morales. Wikipédia, 2017.

Elle raconte ces portraits accrochés partout du président, pour parler de l’eau, dans les quartiers périphériques. « Là où le réseau public ne va pas ! », poursuit-elle.

Ariel Ferrufino veut toutefois rester positif. « Les investissements en matière d’approvisionnement et d’assainissement ont été multipliés par 7 entre 2007 et 2014. Il y a un meilleur accès », souligne t-il. Ces investissements représentent en revanche une part de plus en plus petite – de 18,6 % à 5,7 % en 15 ans - dans l’ensemble des dépenses publiques. C’est ce qu’a démontré Claude Le Gouill, chercheur français dans son enquête sur La crise de La Paz. Pour Patricia Urquieta, « l’eau est donc un droit mais en réalité, elle ne semble pas être une priorité pour le gouvernement...»


Mathilde Leclerc et Alain Brunelière, mai 2019.

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